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Ivoire nue- Chroniques d’une Côte d’Ivoire perdue

 L’ancien porte-parole de la Force licorne, Georges Peillon dit Georges Neyrac, jette un regard critique sur la guerre qui déchire la Côte d’Ivoire . “Ivoire nue- Chroniques d’une Côte d’Ivoire perdue”, est son livre dont nous publions de larges extraits.

Chapitre XII :Rebelles

La rébellion du Nord contre le Sud pourrait n'être qu'une simple lutte entre musulmans et chrétiens. Ce serait pratique, mais c'est un peu court. Et impossible de chercher à comprendre ce pays à la lumière des événements qui se sont produits ces dernières années, car les revirements, les complots, les coups d'État et les tentatives de déstabilisation, à peu près toute la panoplie de subversion politique que connaît l'Afrique depuis des lustres, se sont rencontrés ici, et que rien ne semble certain et solide à qui que ce soit. D'ailleurs, je n'ai pas encore rencontré un seul Ivoirien qui défende la thèse un peu simpliste d'une nouvelle guerre de religion. En revanche, tous se disent consternés par cet état de crise qu'ils ne comprennent pas, par ce cataclysme né d'un malentendu entre les " adultes du Sud" et les " enfants du Nord ". C'est comme une famille déchirée: tout le monde se connaît et souffre des événements chaotiques de ces dernières années, et surtout de la disparition d'Houphouët-Boigny, le bienfaiteur de la Côte d'Ivoire, qui, rétrospectivement, a retrouvé toute sa grandeur, toute sa splendeur. Même les Accords de Marcoussis ne sont perçus que comme de maigres signatures en bas de documents assez peu crédibles.
 
Les Abidjanais ne cachent pas leur exaspération vis-à-vis de tous ces "étrangers" qui représentent aujourd'hui près de la moitié de la population du pays. Ce sont eux, la main-d'œuvre bon marché attirée hier, par le miracle économique ivoirien, ces "populations allogènes" venues du Burkina Faso, du Niger, du Mali ou de la Guinée. " Méfiez-vous, me dit un jour un grand journaliste du quotidien Fraternité Matin, ce qui nous arrive aujourd'hui vous arrivera bientôt en France si vous n'y prenez garde. Vous ne serez plus majoritaires dans votre propre pays. " La voilà donc, la crainte essentielle qui habite les Ivoiriens de souche: la peur de l'autre, la crainte de celui qui a donné sa sueur autrefois, mais qui est devenu encombrant, s'est fait humilier, et qui, par désespoir et fatalisme, a revêtu le costume incertain de la rébellion.
À Bouaké, grande ville située à la limite nord de la zone de confiance, la succursale de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest a été attaquée par des bandes armées. Sans doute, les cambrioleurs n'avaient-ils pas tout pris, puisqu'ils y sont retournés le lendemain.
Mais l'affaire dégénère. La population réclame son dû, haut et fort. On tire à la mitrailleuse lourde en plein centre-ville. Les habitants fuient, les routes sont bloquées. Des milices des Forces nouvelles s'affrontent: discorde chez les rebelles! Les combats se poursuivent, durent plusieurs jours. À Abidjan, on ne sait pas grand-chose; on écoute les déclarations des uns et les explications des autres. Seuls quelques journalistes ivoiriens obtiennent des informations partielles, sinon partiales. Finalement, les militaires français de la Force Licorne interviennent dans le quartier des banques à la demande des Forces nouvelles. Toute la journée, je reçois des appels de Paris, de Londres: la BBC, RFI, LCI, France Inter, l'agence Chine nouvelle, etc. Toute la journée, je répète les mêmes informations un peu succinctes, un peu langue de bois aussi... Mais bon, ça passe. Partage permanent entre la réalité non-dite et le discours convenu, entre ce que l'on sait et ce que l'on imagine. Question d'apparences, en somme.
On apprend ainsi que les rebelles - pardon, les voleurs auraient pillé la BCEAO pour un butin estimé à cinq milliards de francs CFA. Oui, ils se sont partagé le magot et cela a dégénéré: 23 morts et plus de 30 blessés. Non, il n'y a plus rien dans la Banque centrale. Oui, ils ont distribué des sacs de billets par poignées dans les rues. Les magasins se sont vidés, les prostituées ont augmenté leurs tarifs, on ne trouve plus de télévision ou de magnétoscope, le prix des téléphones portables a décuplé, les premières voitures rutilantes ont déjà fait leur apparition. C'est le règne du n'importe quoi absolu. Et nos soldats regardent, amusés, les assaillants se saouler des heures durant à la bière et au vin de palme, dilapidant aveuglément le pactole qu'ils viennent de dérober.
Au même moment, sur le grand marché de Bouaké, des badauds et quelques commerçants se sont regroupés autour de Fatou et de sa petite échoppe dans laquelle elle préparait de l'aloko. Elle vient de mourir en mettant au monde son sixième enfant, elle, l'ancienne serveuse de bar, si jolie, si douce, mais si déformée par les grossesses successives, si gentille, tellement gentille qu'elle a oublié de demander leurs noms aux différents papas, et surtout tellement seule que même la tontine** n'a pas suffi à la sortir de cette terrible " chose". Elle est morte le jour où les chefs rebelles distribuaient des poignées de billets sales, parmi lesquels se trouvaient même des billets troués et rendus inutilisables par les banquiers. Mais peu importe !, l'illusion de la richesse était là.
Quelques jours plus tard, pour constater la déliquescence de la situation, j'accompagne mon général à Bouaké où des gamins de quinze ans, peut-être un peu plus, probablement des garçons de ferme, peut-être des bergers, de toute façon des victimes imberbes, ont pris les armes contre l'injustice, pour rétablir l'ordre, la fraternité, l'égalité et tout le fatras habituel des bons sentiments servis à la louche par de pseudo révolutionnaires germanopratins dépressifs. Ils sont désormais installés à des carrefours, dans des check-points constitués de bidons en plastique, de roues de vélo, de pneus à moitié carbonisés ou de vieilles planches. Ils rançonnent la population, les fermiers, les artisans et les commerçants en leur soufflant leur haleine chargée des vapeurs de la bière locale, de whisky, de koutoukou, cet infâme alcool de vin de palme, ou empestant l'opium. Ces gamins sont comme des bêtes de contrebande, des trois fois rien, des voyous, des bandits formant des hordes mal habillées, la kalachnikov en bandoulière, les tongs aux pieds, les lunettes de soleil masquant leurs yeux, un bandeau rouge ou jaune sur le front. L'un d'eux s'est coiffé d'un collant rose, les deux jambes tombant de chaque côté de son visage comme deux grandes oreilles de cocker. Ce ne sont que des gamins qui aimeraient bien que nous les considérions comme des soldats et qui s'attribuent des noms de guerre mirobolants et idiots: " Ninja ", "Cobra", "Guépard", "Bob Colonel", "Docteur". Ce sont des héros de mauvaises bandes dessinées, alors que nous, militaires français, aimons bien les armées constituées, celles qui ont des chefs, une hiérarchie et un sens de l'effort partagé, de la souffrance et, parfois, du don de soi. Au cours d'une réunion surréaliste, je vois pour la première fois de ma vie un sergent illettré négocier avec des généraux français brevetés de l'École de guerre: ils ont trente ans de carrière derrière eux, ont commandé des régiments prestigieux de plusieurs centaines d'hommes, ont servi sur d'autres théâtres d'opérations et dans d'autres circonstances probablement bien plus difficiles, par exemple lorsqu'on tirait les Casques bleus comme des lapins sur les allées désertes et morbides de Sarajevo, des Généraux qui demandent poliment et avec déférence à des chefs de guerre bardés de gris-gris, de bâtons magiques et autres colifichets, de bien vouloir signer la paix et de rester sages.
 
Des hordes de truands avec qui il faut pactiser ou négocier-on se demande pourquoi d'ailleurs, pour plaire à qui? Pour quelle complaisance? Des gamins qui portent au cou des dents de requins ou des amulettes parce qu'elles protègent des balles, qui mettent des anneaux à tous les doigts, des colliers à chaque bras, fibules ou torques, des Colliers sur lesquels on distingue parfois un téléphone portable dernier cri, écran couleur, connexion Internet, photo numérique. Et cela dans une ville où le téléphone traditionnel ne fonctionne presque plus, où l'eau qui sort des robinets est marron, où les choses les plus banales et les plus simples sont renversées, balayées par cette volonté de guerre, par une fuite perpétuelle, par la conviction qu'on est fort parce qu'on est nombreux.
Voilà nos chars qui pointent le bout du canon, et ces combattants débiles se dispersent comme une volée de moineaux minables, stupides et ****.
Nous nous arrêtons, mon chef et moi, sur le grand marché de Bouaké situé sur la route qui vient de l'ancienne école militaire dans laquelle des officiers français ont formé pendant des décennies des centaines d'officiers ivoiriens. Sous les yeux stupéfaits du service de sécurité, nous déambulons dans les ruelles, serrons des mains, échangeons des sourires. Les visages sont accueillants, à la fois surpris et radieux. Les échoppes sont remplies de légumes, de fruits, de viandes et d'objets hétéroclites. On a du mal à croire que tous ces gens s'étaient réfugiés dans les campagnes et sont revenus normalement à leurs activités mercantiles. Mon premier passage à Bouaké remonte à 1997, à l'occasion d'un exercice militaire. La ville était charmante, propre et agréable, un grand marché et la gare routière animaient le centre, et les deux ou trois boîtes de nuit ne désemplissaient pas. Aujourd'hui, je ne reconnais pas la route qui descend de l'aérodrome, mangée par les herbes hautes; je ne reconnais pas non plus les petites maisons de la cité administrative où j'avais fait la connaissance d'un sous-officier de l'armée de l'air qui voulait faire du négoce avec la France, exporter des poissons, des étoffes imprimées. Les maisons tombent en ruine, dévorées par les impacts de balles, les ordures, les carcasses de Peugeot et les gbakas, ces minibus qui reliaient la ville aux campagnes. Le centre-ville n'est plus qu'une copie nauséabonde de ce qu'il fut.
Avec quelques journalistes locaux, nous partons visiter le quartier Commerce tenu par les Forces françaises et un contingent de soldats togolais. Un journaliste de Fraternité Matin nous avoue qu'il y a au moins dix ans qu'il n'a pas remis les pieds dans sa ville natale pour cause de guerres et d'émeutes. Nous montons sur le toit de la BCEAO pour admirer la cité... Le journaliste me décrit les quartiers, son lycée, le faubourg de ses grands-parents. Ses yeux sont embués par une multitude de souvenirs qui le submergent tout à coup. Il est temps de partir, de croiser le regard de quelques gamins jouant à l'awalé et celui, nettement moins avenant, de quelques soldats des Forces nouvelles, avec leurs grandes tuniques en cuir sur le dos, leurs fusils d'une autre époque, mâchant du chewing-gum et crachant sur notre passage.
Nous rencontrons le père Henri, qui s'occupe des jeunes Ivoiriens perdus de Bouaké, ces mêmes gamins qui portent les armes comme une seconde peau et qu'il faut bien éduquer et élever, qu'il faut aider à donner un peu de sens à leur vie qui ne fait que commencer. Uniquement par la foi et l'amour du prochain, le père Henri développe des trésors d'ingéniosité pour les sauver de la rue, ce lieu que ces gamins ont toujours connu, ce vaste champ de batailles, ce champ de braises et ce chant de désespoir. Nous devons lutter, explique-t-il, contre la perte de mémoire d'une Nation, afin de ne plus voir vendre dans le centre-ville des beignets emballés dans des extraits de naissance après la mise à sac de la préfecture. C'est comme cela que des centaines d'Ivoiriens n'ont plus de passé, ne peuvent plus réclamer de passeport ou de permis de conduire. C'est comme cela qu'ils n'existent plus, administrativement.
En milieu de journée, un éditeur parisien me joint sur mon téléphone portable alors qu'à quelques centaines de mètres du quartier des banques et de nos positions, retentissent des rafales d'armes automatiques. Nos soldats prennent immédiatement les dispositions, de combat, casques et gilets pare-éclats, armes chargées. Je m'accroupis au pied d'un mur et l'éditeur et moi écoutons les tac tac tac des kalachnikovs et des mitrailleuses lourdes prenant pour cible un pick-up d'une autorité militaire des Forces nouvelles. Ambiance... j'imagine mon interlocuteur assis dans son bureau du 7e arrondissement, le léger craquement du parquet bien ciré, les dossiers empilés sur un côté, son assistante qui lui fait signer des chèques, les piles de livres en partance, quelques nouvelles maquettes, de grosses enveloppes kraft en souffrance, et lui, l'oreille collée au téléphone qui me demande: " Mais, c'est quoi cette guerre? "

Chapitre XXI : Man

Un Abidjanais qui se rend à Man pour rendre visite à sa famille restée en zone Nord, sait qu'il entame un périple éprouvant. Son voyage commence à la gare routière pour prendre un bus qui quitte la capitale en milieu d'après-midi et rejoint Duékoué vers cinq heures du matin. La route est souvent défoncée, les secousses et les arrêts fréquents fracassent les dos et les têtes. Après quelques heures d'arrêt pour dormir, le car repart à huit heures pour atteindre Man vers midi. Vingt heures de route pour parcourir un peu plus de 500 kilomètres, entrecoupés de barrages. Au nord comme au sud de la zone de confiance, les militaires et les miliciens rebelles font descendre tous les passagers du bus, vérifient les papiers, contrôlent le chargement et, bien entendu, réclament le petit billet incontournable pour continuer la route. De temps en temps, un petit coup de crosse accélère les formalités, jetant un peu plus de terreur parmi les villageois, annihilant toute velléité de révolte ou de contestation: devenir mouton ou mourir.
Après le casse de la Banque centrale des États d'Afrique de l’ouest de Man (la BCEAO), j'accompagne en avion une délégation de la banque et des officiers d'état-major, envoyée pour mesurer les dégâts. Le paysage autour de cette ville est exceptionnel, avec ses montagnes très vertes et encore boisées- on les appelle les dents de Man -, les seules de la Côte d'Ivoire; mais un peu partout, la misère apparaît, avec les baraques de tôle, les gens assis au bord des routes, le sentiment d'être confronté à une extrême faiblesse, une absence d'espoir. Et pourtant, le sourire est toujours là, accompagné d'un petit geste de la main qui souligne le bonheur de voir les soldats français, une interjection-" On où là" (On est où, là ?) -lancée en guise de salutation. Mais il est aussi facile de lire la crainte dans les regards lorsque les soldats rebelles passent, vêtus de leurs treillis bleus (du moins lorsqu'ils sont en uniforme car on les croise souvent en t-shirt crasseux et en short, des tongs aux pieds, une arme toujours chargée dans une main, non pas un jouet mais bien un engin de mort, et dans l'autre, une bière ou une bouteille de koutoukou). Ils portent des lunettes de soleil, peut-être un béret rouge, des bagues et des bracelets en cuivre aux doigts et aux poignets, et toujours le téléphone cellulaire autour du cou, histoire d'être relié au monde et de croire qu'ils ne vivent pas dans un rêve - ou plutôt un cauchemar. Surtout, on lit cette morgue sur leur visage, une expression de mépris, d'oubli de ce qu'ils ont été: de jeunes paysans courbant le dos pour le café ou le coton, travail trop dur certainement qui, dès la première occasion, les a conduit à prendre le maquis pour assaillir les agriculteurs, leurs pères, leurs frères, leurs sœurs. Et ils ont trouvé le prétexte de la tribu différente, de l'ethnie ennemie, pour ravager des villages, les brûler, aligner contre un mur de terre séchée de pauvres Africains qui n'avaient que le tort de parler un dialecte différent.
La banque est sens dessus dessous. Nous pénétrons dans la salle des coffres par le guichet, des papiers couvrent le sol, des relevés de compte gisent par terre, une scène que j'ai déjà rencontrée autrefois au Kosovo, dans les bureaux d'une usine dévastée par les révoltés kosovars albanais. Ce sont les mêmes images de désolation. Nos soldats ont investi le bâtiment et leur dispositif de sécurité est impressionnant. D'ailleurs, il est fait pour impressionner : mitrailleuses lourdes en batterie, postes de guet, patrouilles lourdement armées, etc. Du sommet de la banque, ils surveillent toute la ville et ses quartiers, apercevant au fond, la splendide mosquée, récemment restaurée.
Le chef adjoint de la milice qui tient la ville de Man invite notre délégation à prendre un verre dans un " pitit bar" en face de la banque. Il n'est qu'adjoint- il le regrette - : le vrai chef est parti depuis quelques jours, au moment précis où les soldats français sont arrivés. En réalité, il s'agit d'une coïncidence, car son patron avait de la famille à voir à Odienné, loin dans le Nord du pays. Et puis, il ne se sentait pas bien, des crises de paludisme sans doute. Mais il nous envoie un message de bienvenue, promettant de faciliter le travail des Français. Il reviendra bientôt à Man et ce sera certainement une fête pour lui de rencontrer les militaires français qu'il admire tant.
Nous écoutons patiemment et avec attention ce petit chef rebelle. Il a peut-être vingt ans, guère plus, des Nike rouges aux pieds, une superbe contrefaçon de Rolex au poignet, des lunettes Gucci, le dernier modèle de téléphone cellulaire de chez Samsung et un colt 45 au ceinturon. Il n'a pas l'air vraiment dangereux ni vindicatif, ce petit rebelle, avec toutes ses bagues aux doigts ; c'est d'ailleurs tout le problème de ces jeunes " guerriers". Ils font parfois bonne impression, mais ils sont capables du pire, sans cesse entre le mensonge et la veulerie, la trahison et le pillage, quand ils ne se livrent pas à des exécutions sommaires au coin d'une case, au viol de familles entières, le canon des fusils déchirant l'intimité de femmes terrorisées et l'innocence des enfants abandonnés à ces soi-disant libérateurs.
 
Difficile de croire ce rebelle quand il parle de démocratie, de son admiration pour la France, admiration qui se limite à Zidane. Difficile de l'écouter quand il nous donne des leçons de normalité et d'équité, alors que nous devinons sans peine qu'il rackette lui-même ses compatriotes, qu’il a probablement éliminé son ancien chef et que, depuis l'entrée des forces françaises en ville, il est en sursis. Ce que nous aimerions bien savoir, c'est comment il est devenu rebelle: par conviction, par nécessité ou par hasard, comme cet autre officier des Forces nouvelles qui a rejoint les rebelles parce qu'une bande de soudards est venue le chercher en pleine nuit, lui qui était le seul officier supérieur dans un rayon de cent kilomètres. Vêtu de son seul pyjama, il n'a pas su ou pu dire non, se mettant ainsi dans la plus parfaite illégalité.

Chapitre XXV : Terres inconnues

Qui y a-t-il au nord de la zone de confiance, là-haut, à proximité de la frontière du Ghana, vers l'ancienne réserve de la Comoé qui a depuis longtemps égaré tous ses animaux sauvages, près de ces terres parfois désertiques et dont on ne sait pratiquement rien? Quelques équipes légères de soldats français sont parvenues à entrer en contact avec des chefs de milice, parfois avec des responsables de bandes armées, ils ont reconnu quelques emplacements pour de possibles implantations militaires, mais leurs comptes rendus sont minces. Il est donc nécessaire d'aller voir et, alors que le soleil se lève à peine sur Abidjan, je pars pour la ville de Bouna, accompagnant le commandant des Forces françaises.
L'avion se pose sur la piste en latérite de cette terra incognita. De gros pick-up nous attendent, surmontés de mitrailleuses hostiles, des rebelles en tenues chamarrées semblent prendre la pose pour nous impressionner, portant leurs armes comme des phallus d'acier et de feu, des femmes guerrières moulées dans des treillis bariolés, lunettes de mafieux sous leurs bérets rouges et ongles manucurés. Notre service de protection est sur les dents. On ne sait jamais...
Les autorités ont préparé un accueil spectaculaire dans le centre-ville. Des centaines de femmes et d'enfants souriant d'un air interrogatif sont alignés tout au long des avenues sous des parasols multicolores. Une longue tente est dressée dans la rue principale, en face de la maison du chef de guerre local, pour abriter les autorités civiles, les officiers étrangers, les corps constitués (chefs de tribus, maires des villages voisins, instituteurs, etc.). Aux discours de bienvenue et aux offrandes coutumières succèdent les danses traditionnelles de chaque quartier, nous rappelant l'hospitalité débordante de la ville et d'une population vivant au rythme du soleil, malgré l'absence totale d'eau et d'électricité. Les danses des sorciers affublés de masques de paille, aux membres entièrement peints, des secousses plein le corps, succèdent aux rondes des descendants d'esclaves vêtus de sacs en plastique, pouilleux, sales, qui dansent parce qu'ils ont retrouvé la liberté de mendier honorablement. Les instruments de musique inconnus, le rythme, le déhanchement des danseurs - tout est affaire de déhanchement en Afrique, le continent lui-même est un déhanchement... Assis dans un gros fauteuil de velours cramoisi à moitié défoncé, je regarde et j'essaie de comprendre l'Afrique. Non, définitivement non, nous n'avons rien à faire ici.
  Dans la villa réquisitionnée d'un homme d'affaires - il y avait quand même quelques fortunes établies -, nous déjeunons d'un plat de riz sauce avec un peu de pintade, de délicieux légumes cuits à l'étouffée, confits et imprégnés d'herbes parfumant la viande jusqu'à saturation des saveurs. Des gardes lourdement armés mais pas vraiment menaçants dans leurs baskets trouées nous servent de grandes bières glacées. Les chefs de secteur sont tous venus pour voir et entendre le grand militaire blanc leur donner son avis sur l'avenir de leur pays, sur la façon de gouverner la ville, sur le désarmement qui ne va pas tarder à débuter. Enfin, si tout le monde se met d'accord, bien entendu… Les guerriers écoutent sagement, presque religieusement : ils sont aux abois, ils ont pris le pouvoir de la ville par les armes, non pas contre des ennemis belliqueux et puissants, mais parce qu'il n'y avait plus personne en face de leurs pétoires rouillées. L'illusion ne tient pas longtemps. Ils peuvent bien houspiller les villageoises, crier des injures, vociférer des menaces, tout cela ne tient pas la route. Nous voyons bien que ce sont des combattants du vent, un peu désespérés et pitoyables, qui n'attendent qu'un geste pour reprendre le chemin des champs et pour faire taire les armes.
Le prêtre de Bouna m'explique que 95 % de la population est musulmane, mais il a la force de tenir une école malgré les difficultés quotidiennes. Il lui faut se battre pour trouver de la craie, des cahiers, des crayons. Rien n'est simple. Il explique que les Ivoiriens ne sont pas naturellement méchants et que, lorsqu'ils sont en colère, il faut crier plus fort qu'eux. Pour ce prêtre qui paraît un peu perdu dans ce déchaînement de liesse et de cris, ce pays ressemble à une grande cour d'école. Il faut sans cesse intervenir dans les querelles, séparer les mauvais élèves, donner des punitions pour rétablir le calme.
C'est le moment du départ. Traditionnelle photo au pied de l'avion. Les rebelles ajustent leur tenue. Les sangles de kalachnikov sont resserrées, les lunettes de soleil ajustées, les bandes de mitrailleuse se croisent sur des poitrines qui se veulent fières. Les regards sont interrogateurs: reviendrez-vous? Est-ce que vous pourrez nous amener l'eau et l'électricité ? Quelques journaux? Vous pourrez nous réparer la radio? C'est comment maintenant, Abidjan? Et l'océan? Il y a des pêcheurs?
Je ne sais pas si nous pourrons les aider à sortir de cet état, insoupçonné et insoupçonnable, de misère totale. Je m'interroge sur la terrible et surprenante absence d'ONG peut-être parce que Bouna est loin de tout, parce que c'est au bout du monde, justement, loin des journalistes et des caméras de télévision. Ici, pas d'informations, pas de journaux, pas de radio: personne n'a entendu le dernier discours du Président. Personne n'a entendu parler de paix. Personne. Ce n'est qu'au début de l'année 2004, alors que nos troupes sont à Korhogo et à Ferkéssédougou, une autre grande ville du Nord, que nous prenons l'exacte mesure du drame de la zone rebelle et que nous mesurons le temps perdu depuis notre intervention en Côte d'Ivoire. La création d'un axe économique Korhogo-Bouaké- Yamoussoukro-Abidjan donne enfin un peu d'air à des régions, exsangues depuis des mois. Mon chef aime à dire que c'est par la contagion du bonheur que l'on parviendra à régler beaucoup de difficultés dans ce pays.
 
Si, grâce à cet axe économique, la confiance revient dans les cœurs, si un villageois peut se rendre à Abidjan sans être racketté tous les vingt kilomètres, si les camions de cacao ou de coton peuvent gagner les ports ivoiriens au lieu de partir vers la Guinée ou le Mali, alors un pas considérable aura été réalisé. Mais pour parvenir à cet objectif, il convient que tout le monde soit d'accord, que les kalachnikovs soient enfin remisées sur les râteliers, que les armements lourds se taisent enfin. Et ce n'est pas une mince affaire.
Nous gagnons ainsi une autre zone dont nous ne savons rien, elle aussi terre inconnue, désert des barbares, domaine des tortionnaires et des rackets, des exactions et des supplices. Des villageois y sont enfermés dans des containers en plein soleil pendant plusieurs jours. Dans cette région aussi, l'un des chefs de milice, affublé d'un grand mouchoir violet sur la tête, lunettes de soleil et barbe crasseuse, cassait les jambes de ses victimes avec une barre de fer - pour qu'ils ne puissent plus s'échapper - avant de leur tirer une balle dans la tête. Bienvenue en zone rebelle! Bienvenue dans les hôpitaux privés de tout médicament et de tout équipement comme celui où, sur cent vingt malades, cinquante sont atteints de tuberculose, les soixante-dix autres ayant le sida. Bienvenue chez les Forces " nouvelles" où la terreur est érigée en doctrine, où le viol et le vol sont inscrits en lettres d'or sur les fronts de combattants couards et vicieux. Trafic d'armes, de drogues, de voitures, de jeunes filles, de jeunes garçons, les routes du Mali et du Burkina Faso sont ouvertes à toutes les contrebandes. Il n'est pas étonnant que les leaders politiques des Forces nouvelles nous aient enfin autorisés à gagner ces villes du Nord: au moins notre présence permettra-t-elle de faire un peu de ménage.
Avec le médecin-chef de l'état-major, nous partageons les mêmes inquiétudes - trop humaines sans doute - sur l'extension de notre mission: une banque de la BCEAO (encore) à Korhogo serait, en effet, menacée d'un nouveau braquage. Combien de morts en Côte d'Ivoire? Nous ne sommes pas prêts à perdre des soldats. Et paradoxalement, nous nous demandons s'il ne faut pas rentrer en force contre les empêcheurs de tourner en rond de ce pays, s'il ne faut pas, une fois pour toutes, donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Un haut fonctionnaire français me confie que la France aurait dû, dès le début de l'année 2003, gagner Korhogo et d'autres villes du Nord. L'affaire aurait été pliée assez vite et nous ne serions pas en train de nous engluer dans une situation qui nous file entre les doigts en attendant qu'ailleurs, à Paris ou dans d'autres capitales, on prenne une décision, qu'on applique les Accords de Marcoussis avec la rigueur nécessaire, qu'on désarme les " incontrôlés", que les chars retournent dans les casernes et que la vie reprenne enfin le dessus pour le plus grand bien de millions d'Ivoiriens en quête de paix. Cela semble si simple à dire et si simple à réaliser avec les moyens dont nous disposons que, parfois, nous nous demandons ce que nous attendons. Mais, sans doute, nous touchons au jeu subtil des relations internationales, autre forme de terre inconnue pour nous militaires.

In Ivoire nue
Chroniques d'une Côte d'Ivoire perdue
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